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La communauté artistique parisienne avant la Première Guerre Mondiale

Au début du XXème siècle, un nombre croissant de jeunes artistes sans un sou s’installent dans les quartiers populaires et excentrés de Paris : Montmartre et plus tard Montparnasse. Le monde autour d’eux est en train de changer à la vitesse de la lumière électrique qui éclaire désormais toute la ville. Les trains font entendre leur sifflet dans toutes les gares de France, la tour Eiffel vient d’être érigée. Chaque jour, une nouvelle invention, une découverte font entrer davantage la France dans l’ère de la modernité. Au XIXème siècle, les artistes se rencontraient dans les salons de l’aristocratie, où ils discutaient des questions très précises. La maîtresse du lieu, très cultivée, arbitrait la conversation. Les artistes du XXème siècle désertent les salons et leur préfèrent les cafés comme Le Lapin Agile ou Le Chat Noir. Le Chat Noir en est une excellente illustration. Le cabaret hébergeait des soirées littéraires et publia même son propre journal. Chacun pouvait y entrer. Les jeunes artistes débattaient, buvaient et riaient sans avoir à s’inquiéter de savoir s’ils impressionnaient ou offensaient quiconque. Au tournant du siècle, des cafés comme Le Chat Noir s’étaient ouverts dans tous les quartiers de Paris fréquentés par les jeunes gens. Les artistes pouvaient passer leur journée au café, à discuter avec leurs amis, parler d’art, débattre avec quiconque passait par-là. Ils sortaient dîner, puis revenaient pour profiter des spectacles présentés le soir. La communauté artistique était aussi célèbre pour ses espiègleries comme : envoyer un naïf se présenter au palais du Président de la République pour un dîner qui n’a pas lieu, organiser des fêtes cubistes ou, voler des statues au musée du Louvre. Ce n’est pas par coïncidence que le mouvement dadaïste s’est développé dans cet univers hautement fantasque.

Cette nouvelle communauté se détourne de la grande tradition artistique européenne et lui préfère le champ de l’expérimentation et de l’étrangeté. Les artistes du XXème siècle s’inspirent des machines, de la vitesse, du bruit, de la confusion, des films, du vaudeville, du cirque, du jazz, bref de tout ce qui est nouveau et connaît un succès populaire. Ils se moquent ouvertement de l’aristocratie et de l’establishment dans le domaine des arts. Ils s’encouragent les uns les autres à trouver de nouvelles façons de peindre le monde. Ils défient toutes les définitions de l’œuvre d’art en s’interrogeant sur ce qu’est la « perception ». De cette effervescence, naîtront des œuvres aussi diverses que « la musique de fond » d’Erik Satie, les oeuvres cubistes de Picasso, les personnages aux voix éraillées d’Alfred Jarry, les exquis poèmes puzzle de Gertrude Stein, les « calligrammes » de Guillaume Apollinaire et le provoquant urinoir de Marcel DuChamp. Le nombre exact d’artistes importants, qui émergent à cette époque, est intrinsèquement lié à la nature très originale et personnelle de leur travail. En peinture, on trouve des artistes aussi différents que Picasso, Chagall, Matisse, le Douanier Rousseau, Braque, Juan Gris, Marie Laurencin, André Derain, Fernand Léger, Picabia. Chez les auteurs : Alfred Jarry, Guillaume Apollinaire, Jean Cocteau, André Breton, Max Jacob, André Salmon et Gertrude Stein, le chorégraphe Serge Diaghilev et les compositeurs Erik Satie et Stravinsky ont tous été, à un moment ou à un autre, rattachés à cette communauté. Cette concentration de talents a naturellement favorisé le débat, l’expérimentation et la collaboration entre ces artistes, qui s’inspiraient des styles des uns et des autres, et apprenaient des erreurs de chacun. Des collaborations, qui auraient paru impensables quelques années auparavant, semblaient presque s’imposer. En témoigne le ballet Parade créé par Les Ballets Russes sur un livret de Jean Cocteau, décors et costumes de Pablo Picasso, sur une musique d’Erik Satie.

Pour les peintres du XIXème siècle, le succès et la renommée commençaient en exposant au très sélectif Salon des Champs-Élysées. La nouvelle génération organise ses propres expositions, sans jury et expose des œuvres si originales et audacieuses, qu’elles auraient provoqué des crises cardiaques chez les représentants de l’establishment artistique. Des auteurs comme Apollinaire publient leurs propres journaux, revues, livres, recueils de poèmes. D’autres montent leur propre production de théâtre et de danse. Les artistes qui vivent à Paris avant le début de la Première Guerre Mondiale forment une communauté auto-suffisante, qui crée, présente, commente et consomme ses propres œuvres sans passer par le circuit officiel de l’art établi de l’aristocratie parisienne.

La deuxième Guerre Mondiale changera en profondeur la communauté artistique. Mais, celle-ci aura déjà laissé à l’Occident un héritage formidable en termes de liberté de création. La communauté artistique d’avant-guerre n’a pas seulement rendu possible pour ceux qui suivirent leurs traces (dont Francis Poulenc), de s’exprimer exactement tel qu’ils le souhaitent. Elle a aussi changé la conception occidentale de la nature, de la fonction et but de l’art. Ils ont développé l’idée que l’art n’a pour but que lui-même, qu’un artiste peut-être reconnu sans suivre les voies officielles, que l’art véritable défie les idées de l’establishment et les habitudes du public. Ces idées ont continué d’inspirer des générations d’artistes depuis.

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